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Frédéric Chauvaud

Pleurs, effroi et rires dans les prétoires. Le triomphe de l’émotion en cour d’assises (1880-1940)

Résumé : Dans l’enceinte des juridictions répressives, les émotions jouent un rôle essentiel. Des présidents de cours d’assises, des avocats et des observateurs du fonctionnement de la justice pénale l’ont régulièrement mentionné. Entre 1880 et 1940, mémoires, livres de souvenirs et témoignages donnent à cet égard de nombreuses informations. L’un d’eux souligne à sa manière, en 1923, qu’il s’agit d’un tournant herméneutique. Les émotions, il est vrai, occupent une place centrale dans la fabrique de « la décision judicaire ». La présente contribution, par l’entremise des chroniqueurs judicaires, se propose de suivre les expressions et les effets de trois grandes émotions. Bien souvent, lors de procès, elles constituent des arguments particulièrement efficaces, capables d’anéantir une argumentation structurée fondée sur la raison.

Mots-clés : Émotions – cour d’assise – pleurs – rires – effroi.

Abstract : Within the criminal courts, emotions play an essential role. The Presidents of criminal courts, lawyers and observers of the functioning of the criminal justice have regularly mentioned it. Between 1880 and 1940, several memory books and testimonials provide information about it. One of them points out, in 1923, that it is a hermeneutic turning point. In the making of « judicial decision », emotions are central. By analysing judicial testimonies, this contribution proposes to follow the terms and effects of three important emotions wich, during trial, are particularly effective, able to destroy structured and reasonable arguments.

Keywords : Emotions – Assize court – crying – laughter – dread.

1. La cour d’assises est assurément la scène la plus théâtrale des juridictions répressives et les émotions y jouent, à de nombreuses reprises, un rôle essentiel : au moment de l’installation du public, lors de l’entrée de la cour, pendant la lecture de l’acte d’accusation, comme pendant les débats, sans oublier la réception du verdict. Les émotions contribuent à amoindrir un argument ou au contraire à le rehausser. Elles ont le pouvoir de discréditer une démonstration ou, à l’inverse, de transformer une hypothèse invraisemblable en solution séduisante. Elles peuvent rendre sympathique celui qui se trouve dans le box des accusés ou bien en faire immédiatement un personnage repoussant, une fois métamorphosé en monstre moral considéré comme irrécupérable pour la société.

2. Les arguments qui mobilisent les affects sont en général beaucoup plus efficients que ceux qui s’adressent à la raison. La logique la plus implacable se heurte souvent à des impressions indéracinables, sans fondement rationnel, et reste donc sans grand effet face au dégoût, à l’horreur, à la pitié, au ressentiment, à l’indignation voire la haine [1]. Bien souvent, la raison abdique en partie ses prérogatives et laisse les émotions occuper la plus grande place [2]. Il est vrai que le propre des émotions est d’être contagieux et de contribuer à donner, à un lieu et à un moment, une « atmosphère » particulière [3]. La lecture de « pièces écrites » suffit, pour nombre de chroniqueurs judiciaires, à l’illustrer. Une lettre d’amour rédigée avant le passage à l’acte de son auteur et lue à voix haute à la manière d’un comédien fait se serrer les gorges, perler des larmes, étourdir les sens, et entraîne la suffocation des plus sensibles [4].

3. La cour d’assises [5], malgré la foule qui se bouscule aux abords du palais de justice et le public qui se presse pour accéder à la salle des audiences, est un espace limité, le plus souvent rectangulaire ne pouvant accueillir plus d’un certain nombre de personnes. Depuis 1811, date d’installation de cette juridiction répressive, il s’agit de convaincre les juges populaires que sont les jurés. Ce sont eux qui décident de la culpabilité, et, depuis 1832, des circonstances atténuantes. Lors d’un procès, très tôt, ils se forgent une conviction. Aussi importe-t-il que les arguments les plus forts soient présentés au début du procès, leur impact s’amenuisant au fur et à mesure. Les coups de théâtre sont rares, et il s’avère presque impossible de bouleverser les perceptions et de transformer les convictions des jurés.

4. Plutôt que de s’évertuer à distinguer les émotions, des sentiments, des affects, voire des pulsions, des tempéraments et des passions, il importe de s’attacher aux états émotifs qui ordonnent la réception des arguments et font d’un mouvement de colère ou d’un geste furtif une force agissante.

I. Faire pleurer

5. Les larmes jouent un rôle non négligeable dans l’histoire judiciaire et dans le fonctionnement des tribunaux. Elles sont guettées pendant l’enquête judiciaire par les magistrats instructeurs [6] car leur absence est considérée comme un signe de froideur et donc de culpabilité [7] ; elles sont repérées par les acteurs de la justice et les observateurs du fonctionnement des institutions qui se désolent de la désacralisation de la justice répressive : une justice sans sanglots n’est plus qu’un rouage administratif, une pièce parmi d’autres au sein d’un vaste système bureaucratique qui ne cherche ni à comprendre ni même à juger mais à sanctionner mécaniquement. Les pleurs, silencieux ou tapageurs, montrent bien que ce sont des hommes et des femmes que l’on juge et que la matière pénale est avant tout humaine [8].

6. Dans l’enceinte des tribunaux, des larmes sont régulièrement versées et examinées. Leur abondance et leur qualité sont évaluées, appréciées et parfois comptabilisées. L’épanchement lacrymal joue le rôle d’une argumentation complexe car il n’a pas pour seule fonction de susciter la pitié ou de montrer ce qu’il y a de plus vivant dans le réel. Quelle conduite adopte celui ou celle qui est submergé par ses émotions ? Reste-t-il impassible, tente-t-il d’essuyer ses larmes, de les dissimuler, voire de les exhiber ? La posture et les attitudes corporelles deviennent les pages d’un livre ouvert que chacun s’évertue à parcourir et à analyser. Mais, pour les magistrats, les avocats, les jurés ou encore l’auditoire, il faut d’abord se demander qui pleure et pour qui ? Certains accusés pleurent sur eux-mêmes et leurs larmes leur sont d’abord destinées. Ils n’ont pas grande considération pour leur victime, tenue pour responsable de leur malheur, et ils considèrent que ce qui leur arrive est injuste. Ils se disent qu’ils n’ont pas eu de chance, que la réaction des autorités est disproportionnée, qu’ils ne méritent pas de se retrouver sur le « Banc ». Tout se passe donc comme si, après avoir commis un acte extraordinaire, ils n’étaient pas payés en retour. En réaction, ils suscitent des sentiments hostiles et une réprobation générale.

7. Le plus souvent, les pleurs, comme expression d’une émotion, s’adressent aux familles des victimes et aux jurés. Involontairement ou consciencieusement mises en scènes, les larmes délivrent un message immédiat.

8. L’accusé exprime ainsi des regrets, il semble pleurer sur sa victime et sur le geste insensé qu’il a commis. Depuis, il est devenu un autre, il ne revendique pas son crime, il le renie et les larmes versées ont pour fonction de le dissoudre un peu, comme s’il appartenait à un passé révolu et désormais éloigné dans le temps. Il n’y a plus rien de commun entre l’auteur du crime et celui qui se trouve dans le palais de justice, dans la salle des audiences pour répondre aux charges accumulées contre lui. Henri Robert, l’un des ténors du barreau, qui a notamment révolutionné la plaidoirie, en réduisant considérablement sa durée, la ramenant à une trentaine de minutes et en ne conservant que les arguments forts, à la fois sur le plan émotionnel comme sur celui de la vraisemblance, le souligne : « Elle est là, messieurs, défaillante et toute en larmes, suffoquée par les sanglots » [9].

9. Les larmes, une fois attestées, possèdent une fonction essentielle. Elles doivent convaincre les acteurs du procès que celui qui se trouve dans le box des accusés n’est pas un monstre, que ce n’est pas un personnage situé hors de l’humanité, un être au « sang glacial », un de ces ogres froids qui ne méritent que la mort. S’il pleure, quel que soit l’horreur de son crime, il devient possible d’envisager, une fois sa peine purgée, de le « rendre à la société ». Devenu autre, celui qui comparait n’est pas le même que celui qui est passé à l’acte. Sans aucune larme, il ne serait plus qu’un « criminel endurci », un récidiviste « irrécupérable » [10]. Les pleurs attestent de cette transformation. Il importe alors de préserver sa vie en lui épargnant le châtiment capital. Un accusé, auteur d’une véritable « boucherie », selon le mot d’un président des assises auvergnates, se met à pleurer, mais sans démonstration ostentatoire. Quelque chose d’humain existe encore chez celui qui, tout à l’heure encore, n’était qu’un monstre froid. En effet, il se met à pleurer, « doucement, très doucement, comme un gosse qu’on gronde » [11]. Un avocat abolitionniste de renom n’aurait pas obtenu un résultat plus probant. L’émotion visible s’avère plus efficiente qu’un argument logique ou qu’une envolée flamboyante contre le châtiment suprême.

10. Toutefois, pour que les larmes portent, il convient de faire la démonstration qu’il s’agit bien de l’expression d’émotions authentiques. Les pleurs de circonstances témoignent d’une personnalité sournoise ou d’une « âme méchante » [12]. Tout se passe comme si le président, le parquetier, l’avocat et le jury, le chroniqueur et le public étaient capables de reconnaître la sincérité d’un chagrin. Nombreux sont ceux qui essuient leurs larmes avec un mouchoir. Le geste est-il celui d’un illusionniste qui n’éprouve rien mais veut faire croire qu’il est submergé par une véritable émotion ou bien, au contraire, ce n’est pas une posture et il exprime des sentiments profonds et réels ? Pour déjouer les escamoteurs et les truqueurs, les acteurs du procès vérifient qu’il existe bien des larmes. À plusieurs reprises le doute s’installe : s’agit-il d’un abandon franc et sans arrière pensée ou bien d’un stratagème préparé et activé à bon escient ? Il convient également de garder le sens de la mesure et de ne pas se montrer trop exubérant. Versées de manière tapageuse, les larmes suscitent un mouvement de rejet. Les « pleurnicheuses », les « théâtreux » et autres artistes du sanglot indisposent. En revanche, versées à bon escient, les larmes contribuent à ébranler les convictions du jury. L’un d’eux pleurant subitement, déployant un large mouchoir, parvient même à faire pleurer la mère de sa victime [13]. Un autre accompagne ses larmes de gestes, il ouvre et referme les bras comme s’il voulait signifier son impuissance et son désespoir [14]. Un troisième est plus théâtral sans franchir cependant un certain seuil, il donne l’impression d’être accablé, il se laisse choir sur le banc, et semble vouloir dire quelque chose, puis il se prend la tête entre les mains au moment où sa voix se perd dans « des sanglots déchirants » [15].

11. Toutefois, ceux et celles qui sont traduits en justice n’ont pas le monopole des larmes. De l’autre côté du Banc, la douleur des victimes, ou de leur famille, ou de certains témoins, contrebalance les pleurs de l’accusé, redouble le réquisitoire et efface les autres arguments déployés. Dans tous les cas, la tristesse insondable et lacrymale émeut et peut convaincre. Les infanticides et les crimes passionnels l’attestent à plusieurs reprises. En 1886, Albert Bataille fait part de sa désapprobation. Lors d’une audience, écrit-il, celle qui a tué son amant « pleurniche consciencieusement », mais le jury ne partage pas la perception du chroniqueur, il compatit au malheur, même s’il s’agit d’une deuxième tentative et rend un verdict négatif [16].

12. Enfin, certains avocats, pourtant connus comme de redoutables duettistes, capables de discerner presque immédiatement les faiblesses d’un dossier et les failles de l’accusation, en usent abondamment. Dans les annales judiciaires, le plus célèbre d’entre eux est sans doute Lachaud. Passé à la postérité comme étant l’avocat de Marie Lafarge, alors qu’il n’a eu qu’un rôle secondaire lors du procès, il a systématisé le recours au langage non verbal. Dans une affaire, il porte l’émotion à un si haut degré que les jurés, pris à leur tour dans une sorte de maelstrom émotif, ne se contrôlent plus. À plusieurs reprises, ils versent des larmes. À son tour, le public, gagné par l’atmosphère se met à pleurer et Lachaud se trouve obligé de s’arrêter avant de reprendre sa plaidoirie [17].

13. Après la Grande Guerre, Raymond Hubert s’en est fait une spécialité, au point d’avoir été surnommé par un de ses confères et par des tribunaliers « Notre-Dame-de-la larme à l’œil ». À une époque où les incidents d’audience à répétition deviennent une véritable stratégie, le grand avocat, appelé encore le « technicien du sanglot », considérait que le plus sûr moyen de faire pleurer les jurés était encore de donner l’exemple. Aussi n’hésite-t-il pas à laisser perler une larme au coin de l’œil ou bien à se transformer, pour une court instant, en véritable fontaine [18].

14. Les pleurs, spontanés ou provoqués, sont bien souvent instrumentalisés. Ils ne constituent pas des scories du procès et se transforment en larmes argumentatives.

II. Faire peur

15. Jouer sur la peur revient à créer un climat de tension, d’inquiétude et d’insécurité. La peur est le plus souvent une émotion passagère. La peur, ou mieux l’effroi qui est un degré supplémentaire, renforce les convictions. Touchés par l’anxiété, les jurés ont l’impression, presque immédiate, que celui ou celle qui se trouve dans le box des accusés, est coupable. Nul doute que la peur penche du côté de l’accusation et vient secourir les réquisitoires médiocres. Émotion variée et complexe, elle est une sorte d’argument irrationnel qui trouble la décision judiciaire. Dans l’enceinte des palais de justice des personnalités impressionnent au point de faire peur. Un accusé au physique impressionnant se redresse, scrute la salle sans dire un mot mais le public à le sentiment que des menaces de mort muettes viennent d’être proférées et chacun se serre instinctivement contre son voisin. Dans une autre cour, au début du procès, une femme au physique massif provoque un mouvement de panique : « mais comment n’être pas frappé de ses mains énormes, masculines, qui empoignent le rebord du box comme si elles voulaient le broyer… », risquant ainsi d’abattre la barrière qui la sépare du public [19]. Dans un registre similaire, un autre accusé pointe l’index dans la direction des jurés. L’un d’eux, effrayé, ne se présentera pas le lendemain [20]. Aux dires des observateurs, des accusés ont des yeux cruels qui effrayent ou un sourire sardonique qui inquiète encore plus car il semble chargé d’une promesse presque maléfique, comme s’il annonçait une vengeance terrible ou une malédiction [21]. Les témoins aussi peuvent provoquer des mouvements d’ampleur. Dans un procès dévolu à la cour d’assises de la Seine, un ingénieur est appelé à la barre comme témoin de moralité. Il entend bien défendre la mémoire de la victime, s’emporte et « frappe du poing la barre des témoins » [22]. Le public debout se recule, celui qui est assis change de position comme s’il voulait s’enfoncer plus loin sur les banquettes ; le jury, quant à lui, voudrait bien se retirer dans la salle des délibérations.

16. Des dispositifs déployés lors de procès mettent mal à l’aise et peuvent effrayer. Tout d’abord, la lecture de l’acte d’accusation contient parfois d’horribles descriptions [23]. Des chroniqueurs qui assistent à ce genre de scènes rapportent que des greffiers ont alors du mal à cacher leur trouble et à retenir leurs émotions. Des passages sont lus avec une voix chevrotante ; d’autres fois le débit et le timbre ne trahissent rien mais les lecteurs tremblent de tous leurs membres. De la sorte, avant même que le président interroge l’accusé, les émotions qui se sont invitées influent sur l’intime conviction et sur l’issue du procès.

17. Certains récits, contenus dans l’acte d’accusation, ou bien révélés dans les réponses faites au président, ou encore mis en lumière par les témoins, suffisent à frapper de stupeur l’auditoire. Par exemple, une rivalité entre deux sœurs conduit à un crime abominable au point que le chroniqueur judiciaire ne peut s’empêcher de frémir au moment d’écrire. Un soir, l’une des deux, jalouse et aigrie, frappe sa sœur d’un « coup formidable de terrine appliqué sur la tempe ». Tombant inconsciente, elle ne peut réagir, sa sœur en profite pour lui « scier le cou » avec un couteau de cuisine puis s’empare de ses bijoux [24]. À l’évocation du crime, un silence pesant semble prendre possession des lieux. D’aucuns imaginent qu’un simple bruit provoquerait un sursaut général et c’est bien un mouvement de haut le cœur qui s’empare de l’assistance comme si tout le monde réagissait en même temps. La clarté et la luminosité sont aussi à prendre en considération. Lorsqu’une audience s’attarde et que la lumière se fait vacillante, la pénombre prend une place plus importante. L’éclairage au gaz dessine un halo et concentre l’attention tandis que l’éblouissement de la lumière électrique change les ombres et les contours [25]. Avec appréhension quelques observateurs scrutent les traits de l’accusé. L’immobilité du visage ou la crispation de la bouche révèlent un sang froid absolu et une indifférence totale à ce qui s’est passé et à ce qui se déroule dans l’instant [26].

18. Les pièces à conviction exhibées jouent un rôle similaire. Les commentaires qui les présentent et le déplacement éventuel des jurés près de la table où objets divers côtoient fragments anatomiques contribuent à installer un climat de tensions et de crainte. Leur présence, leur évocation, leur manipulation provoquent toutes sortez de réactions émotives. Dans un procès, la rotule de la victime passe de main en main ; dans un autre, une canne, l’arme du crime, est observée, à tour de rôle, par chacun des douze jurés [27]. Comment rester insensible face au « crâne de la victime luisant comme de l’ivoire et enfoncé dans trois endroits, [qui] est posé proprement sur un vieux journal » [28] ? Dans ses mémoires, un magistrat qui fut président des assises de la Seine s’attarde sur tout ce que la table des pièces à conviction peut contenir. Il donne une description oulipienne allant de la fourchette rouillée au piège à loup. Il ne dissimule pas le fait que sont présentées des pièces anatomiques et des vêtements ensanglantés. Lorsque le jury est amené à se déplacer, à regarder de près, voir à toucher les objets exhibés, sa conviction est faite. Dans son esprit, il n’y a pratiquement plus l’ombre d’une hésitation. Le journal L’Illustration en donne un exemple terrible. Au pied de la cour et devant tous, un accusé revêt une chemise souillée de sang, celle de la victime. Nul doute que les jurés ne peuvent rester insensibles et qu’ils transforment instantanément, par le simple jeu de la confrontation, l’accusé en coupable. Le mouvement d’effroi qu’ils ne peuvent s’empêcher de réfréner l’atteste [29]. Tous les autres arguments se briseront sur l’opinion des juges populaires, arrêtée à cette occasion. La vive émotion ressentie semble rejeter d’avance la démonstration que fera la défense. Certes, tous les procès ne connaissent pas un moment intense similaire à celui-ci, mais les « témoins muets », dont la présence est rarement contestée, contribuent à donner une ambiance particulière, favorisant les arguments qui relèvent de l’impression et des élans émotifs.

19. Le pouvoir d’évocation s’avère à plusieurs reprises considérable. Les objets inanimés racontent en fait une histoire. Geo London le souligne fortement : « Mais que sont les témoins qui parlent auprès du témoin muet que les jurés ont devant les yeux » [30]. Certaines pièces à conviction s’imposent par leur seule présence. Elles ne sont pas accompagnées d’une explication et pourtant elles impressionnent fortement comme cette planche couverte de sang ou ce bocal contenant des restes humains. À leur vue « une sorte de murmure d’épouvante » se fait entendre [31]. Elles sont là aussi pour traduire des émotions : elles attestent de la réalité du crime désignant un coupable et exigeant un verdict exemplaire.

20. Toutefois, la peur s’impose par l’intermédiaire de récits extraordinaires et effroyables. Elle provoque des réactions émotionnelles, elle suscite à son tour d’autres émotions : la stupéfaction, l’indignation, le dégoût. De la sorte, l’argumentation rationnelle, organisée, systématique, se trouve annihilée en quelques instants. Seules subsistent des images de malheur et d’épouvante associées à des affects. Par exemple l’évocation du corps brûlé par l’horloger Pel, sorte de précurseur de Landru, reste dans les mémoires. Les jurés avaient eu l’impression, à la suite de longues descriptions, de respirer une odeur de souffre et de chair sortie de l’enfer [32].

21. La restitution de certains crimes fait la démonstration aux yeux de l’opinion publique qu’il existe des êtres effroyables qui se situent hors de l’humanité, à l’instar du monstre de l’Artois. Ce dernier a sévi dans un gros bourg à proximité d’Arras. Il a tué deux vieilles femmes en septembre 1935 à coups de bâton. Un mois plus tard, usant du même mode opératoire, il assassine un couple âgé. Il s’agit à chaque dois d’un crime crapuleux. Le ressort du geste est en effet le vol. Le physique du voleur-assassin, et en particulier son menton « en s’incurvant en un extraordinaire ovale, donne à la physionomie du monstre une expression de bestialité qui frappe tout de suite » [33]. Les adeptes de la théorie des tempéraments et les partisans de la physiognomonie y trouvent leur compte. Celui qui a peur en entrant dans la salle [34] comme celui suscite l’effroi sont nécessairement les coupables et méritent le châtiment le plus fort que l’on puisse retenir contre eux. Les arguments de la défense sont à rejeter et il importe de se débarrasser au plus vite de ces personnages de cauchemar [35].

III. Faire rire

22. Dans l’enceinte des juridictions répressives, le rire intervient à des moments différents. Il possède de multiples effets. Ici, en cour d’assises, le rire qui joue sur le registre de l’émotion et de la complicité peut faire gagner le jury à la cause de la défense ou rallier les jurés au point de vue de l’accusation.

23. Le rire peut survenir de manière spontanée ou être recherché par tel président ou par tel avocat. Il est alors l’occasion de placer un bon mot et d’accroître sa réputation. Il peut aussi conforter les charges énumérées dans l’acte d’accusation. Un président est dépeint comme « tout puissant, il profite de sa toute puissance. Il domine comme un potentat ou comme un adjudant […]. ’Ah ! vous preniez du café… ’. Le ’Ah’ est prolongé, modulé. Tout aboutit à ce ’Ah’ ironique et presque triomphal » [36].

24. Le rire est aussi involontaire. Les acteurs du procès se doivent d’être à son écoute, car il rempli plusieurs fonctions et peut jouer aussi le rôle d’un incident d’audience revenant à contester l’opinion dominante, a priori partagée jusqu’alors par le jury. Ainsi, au début du XXe siècle, la cour d’assises des Alpes-Maritimes est le théâtre de vives tensions. Le public partage manifestement de vives émotions hostile à l’égard de l’accusé qui, à un moment donné, déclare : « Je suis livré à la justice. Je suis malade et on voudrait me voir mourir en prison. J’y suis depuis de longs mois et je suis innocent. Ne pourrait-on me mettre en liberté provisoire ? (Rires et rumeurs !) ». Et son avocat de prendre aussitôt la parole : « Vous n’avez donc pas de cœur dans ce pays de lumière et de soleil ! S’écrie Me Pourquery de Boisserin, en s’adressant à la foule » [37]. D’une certaine manière, il s’agit là d’un rire renversé, car l’accusé n’est plus perçu de la même façon. Pour les jurés, le personnage ignoble, tout d’un bloc, construit par l’accusation ne correspond pas à celui qui devant eux provoque l’hilarité et la bonne humeur du public des assises. Un boute-en-train ne peut pas être un criminel cruel et insensible. De multiples procès semblent en convenir. Mais le rire, parmi de multiples fonctions, s’avère aussi une sorte de réplique à la honte. On peut ricaner pour y échapper. Mais il peut aussi, dans sa grande plasticité, souligner la honte éprouvée et faire rire aux dépens de celui qui était considéré comme grotesque ou ridicule. Dans une affaire jugée par la cour d’assises des Alpes-Maritimes, un directeur de théâtre qui avait épousé une jeune femme dont il était séparé par vingt-sept années n’était pas autorisé à se baigner en maillot de bain trop échancré, il devait revêtir « un maillot à manches longues. (Rires). Il en était très vexé (Nouveaux rires) » [38]. Personnage ridicule, il perd toute crédibilité, pouvant aussi bien être une victime qu’un assassin jaloux et pitoyable.

25. Le rire permet encore de minimiser la portée d’un acte. Si l’accusé met le public de son côté, il suscite l’hostilité de la cour mais gagne la sympathie du jury. En 1939, une affaire jugée par la cour d’assises du Nord l’illustre. L’accusé avait été condamné à la peine capitale. Un vice de forme avait conduit la Cour de cassation à casser l’arrêt. Un an plus tard s’ouvre le second procès. Le président entend restituer le passé pour montrer qu’il existe des antécédents morbides et une aptitude à la violence, aussi s’arrête-t-il sur le fait qu’il a menacé sa sœur à l’aide d’un couteau. L’accusé répond : « c’est un accident qui peut arriver à tout le monde. (Rire) ». Le président feint de n’avoir perçu ce mouvement d’hilarité et poursuit : « Plus tard, vous vous êtes vanté d’avoir assassiné un contremaître dans le Loiret ». Et l’accusé, cette fois, rétorque : « J’ai raconté ça, histoire de parler. (Nouveaux rires) ». Ces derniers font disparaître la prédisposition criminelle et, d’une certaine manière blanchit le passé, ramenant les actes mentionnés à des anecdotes sans importance. Un autre exemple est significatif, le rire conteste les charges retenues en soulignant que l’accusation portée est infondée et ridicule. Un complice de Weidman se voit reprocher d’avoir tiré un coup de revolver dans le mollet d’une jeune femme et le chroniqueur note : « Million (éclatant de rire). – Mais non, monsieur le président, mais non ! C’était une piqûre de moustique » [39].

26. Le rire peut s’apparenter à des plaisanteries de chambrée, elle donne à l’intensité dramatique une sorte de respiration, comme dans l’enceinte de la cour d’assises du Calvados, où un gendarme s’adresse à un autre gendarme de la façon suivante : « Et toi. T’étais plein. Tu te rappelles le jour où tu as pris des mannequins pour de vrais hommes. (Rires) » [40]. Aussitôt après la « curiosité hostile de l’auditoire » reprend ses droits mais se trouve malgré tout édulcorée. Le rire peut renforcer l’impression dominante, confortant l’opinion des curieux et de la plupart des acteurs du procès contre l’accusé.

27. En règle générale, le rire permet de minimiser la portée d’un acte, mais parfois il semble annoncer le verdict. Il devient subitement désespéré et a les allures d’un cri. L’accusé, par son entremise, semble avouer, il reconnaît toutes les charges énoncées et ne trouve rien qui permettrait d’amoindrir son geste. Sorte de rire annonciateur, aux allures de croassement, il annonce la guillotine. Dans certaines circonstances, il signifie que le futur supplicié rejette la justice des hommes et ne lui reconnaît aucune autorité [41].

28. Il existe enfin une variété particulière de rire, dans les procès pour mœurs et plus particulièrement ceux qui traitent de violences sexuelles. Il s’agit du rire grivois, souvent présenté comme un rire gaulois car, s’inscrivant dans une sorte de tradition de paillardise, il possède tous les attraits d’un rire viril, partagé par une communauté d’hommes autour du sexe. Dans une affaire parmi beaucoup d’autres, un jeune photographe est traduit en justice pour avoir défloré une jeune fille mineure. Pendant l’interrogatoire, le président entend restituer les faits, leur chronologie et surtout la « part de résistance » de la victime. Le photographe n’est pas du tout intimidé. D’un mouvement englobant, comptant sur la complicité de l’assistance, il entre dans des confidences oiseuses mais partagées : « “Il y a toujours une résistance”… Il lance cela au président avec un ricanement où toute la bassesse du monde est contenue ». À la fin du procès, quand vient le temps de la plaidoirie, l’avocat est tout entier penché vers les jurés et, note le chroniqueur, « pas d’effet oratoire. On est entre hommes. Il va – si j’ose dire – prendre à son compte le petit ricanement qu’avait l’accusé tout à l’heure ». Et d’ajouter, se mettant à la place des uns et des autres : « Je sais, messieurs, ce que c’est que prendre une femme… » et le journaliste de refermer sa chronique par trois phrases désabusées : « On était entre hommes, au fumoir. On y veut rester. Le photographe est acquitté » [42]. Le cynisme grivois l’a donc emporté. Un simple rire, pour ceux qui ne sont pas attentifs à sa qualité, trahit la domination masculine. L’indulgence d’une société dont les juges sont des hommes vis-à-vis de certaines formes de violences sexuelles que l’on excuse aisément est subitement mise en relief puis aussitôt oubliée. Le rire devient une sorte de libération, il relativise et procède à un renversement des rôles tout en abolissant la gravité des actes. L’agression est transformée en une variété de libertinage contemporain. Forcer une fillette, une jeune veuve ou une pimpante célibataire ne relève pas de la sphère du pénal mais du badinage, du licite, des prérogatives masculines. Rien de grave n’a été commis et un certain rire l’atteste. Le rire conforte des valeurs communes et parfois renforce les préjugés et les stéréotypes.

*

29. Les émotions, variées, occupent une place centrale dans les palais de justice. Certaines sont retenues, par l’institution judiciaire elle-même, comme des catégories signifiantes : le crime d’amour, le crime de jalousie, le crime de haine, voir le crime de colère [43]. Les émotions sont l’objet de réflexions au sein même de la société judicaire entre les années 1880 et 1940 [44]. Plus particulièrement dans les années vingt des auteurs considèrent qu’elles peuvent jouer un rôle essentiel dans le fonctionnement de la justice, qu’il conviendrait de ne pas se limiter à la seule la raison pour enfin s’y attacher. Puisque la force des émotions s’avère indéniable, il reste à ne pas négliger ses logiques et à en mesurer tous les effets. Nul ne doute que l’argumentation émotionnelle ne correspond pas aux tableaux de « l’éloquence judiciaire » et doit être étudiée en situation, mais, au-delà de la variabilité humorale et de la subjectivité des acteurs du procès, elle s’avère redoutablement efficace.

Notes

[1] Voir A.-C. Ambroise-Rendu, C. Delcroix (dir.), Histoire d’une émotion politique et morale, XIXe-XXe siècles, Paris, Nouveau Monde éditions, 2008. Voir aussi F. Chauvaud, La haine. Histoire d’une passion funeste (1830-1930), Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2014. A. Grandjean, F. Guérard, Le ressentiment, passion sociale, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2012.

[2] Pour une mise au point, voir J. Kagan, What is Emotion ? History, Measures, and Meanings, New Haven, Yale University Press, 2007 ; B. H. Rosenwein, « Problem and Methods in the History of Emotions », Passions in context, International Journal for the History and Theory of Emotions, 1, 2010, p. 1-32. Voir aussi bien sûr W. Reddy, The navigation of Feeling. A Framework for the History of Emotions, Cambridge, Cambridge University Press, 2001.

[3] L. Febvre, « La sensibilité et l’histoire. Comment reconstituer la vie affective d’autrefois ? », Annales d’histoire économique et sociale, 3, 1941, repris dans Combats pour l’histoire, Paris, Armand Colin, 1992, p. 221-238. F. Wilhelm, L’Envie, une passion démocratique au XIXe siècle, Paris, Presse Universitaire Paris-Sorbonne, 2012.

[4] Voir par exemple, entre 1880 et 1940, les chroniques d’Albert Bataille, de Georges Claretie, d’Henri Vonoven, de Geo London, de Léon Werth.

[5] Association française pour l’histoire de la justice (dir.), La cour d’assises, bilan d’un héritage démocratique, Paris, La documentation française, 2001.

[6] Sur le juge d’instruction, voir J.-J. Clère et J.-Cl. Farcy (dir.), Le juge d’instruction. Approches historiques, Dijon, Éditions universitaires de Dijon, 2010.

[7] Voir aussi sur cet aspect les manuels des juges d’instruction, en particulier le modèle de genre encore lu sous la IIIe République, F. Duverger, Manuel des juges d’instruction, Niort, Robin, 1862 [1839-40], 3 vol.

[8] B. des Glajeux, Souvenirs d’un président d’assises. Accusés et juges, Paris, Plon, 1892.

[9] M. Garçon, Tableau de l’éloquence judiciaire, Paris, Éditions Corréa, 1943, p. 385.

[10] F. Briegel et M. Porret (dir.), Le criminel endurci. Récidive et récidivistes du Moyen Âge au XXe siècle, Genève, Droz, 2006 ; J.-P. Allinne et M. Soula (dir.), Les Récidivistes. Représentations et traitements de la récidive, XIXe-XXIe siècle, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2010.

[11] G. London, Les grands procès de l’année 1929, Paris, Les éditions de France, 1930, p. 38.

[12] Voir par exemple A. Bataille, Causes criminelles et mondaines de 1892, Paris, E. Dentu, 1893, p. 355.

[13] G. London, Les grands procès de l’année 1929, p. 224-225.

[14] G. London, Les grands procès de l’année 1927, Paris, Les éditions de France, 1928, p. 225.

[15] A. Bataille, Causes criminelles et mondaines de 1893, Paris, E. Dentu, 1894, p. 358.

[16] A. Bataille, Causes criminelles et mondaines de 1886, Paris, E. Dentu, 1887, p. 122-123.

[17] A. Bataille, Causes criminelles et mondaines de 1880, Paris, E. Dentu, 1887, p. 51.

[18] G. London, Les grands procès de l’année 1930, Paris, Les éditions de France, 1931, p. 193.

[19] G. London, Les grands procès de l’année 1928, Paris, Les éditions de France, 1929, p. 210.

[20] A. Bataille, Causes criminelles et mondaines de 1880, p. 133.

[21] M. Talmeyr, Sur le Banc, 3e série, Paris, Plon, 1896, p. I-XXXV.

[22] G. London, Les grands procès de l’année 1927, p. 281.

[23] Par exemple, G. London, Les Grands procès de l’année 1929, p. 242.

[24] A. Bataille, Causes criminelles et mondaines de 1892, p. 355.

[25] L. Werth, Cour d’assises, p. 255

[26] G. London, Les Grands procès de l’année 1928, p. 242, et du même auteur Les Grands procès de l’année 1930, p. 169.

[27] L. Werth, Cour d’assises, p. 217.

[28] A. Bataille, Causes criminelles et mondaines de 1892, p. 129.

[29] L’Illustration, 28 décembre 1901.

[30] G. London, Les Grands procès de l’année 1936, Paris, Les éditions de France, 1937, p. 46.

[31] A. Bataille, Causes criminelles et mondaines de 1892, p. 140.

[32] H. Vonoven, « Pel et ses femmes (1885) », dans La Belle Affaire, Paris, Gallimard, 1925, p. 103-115.

[33] G. London, Les Grands procès de l’année 1936, p. 136.

[34] Par exemple : « Ruisselants de sueur et non pas uniquement à cause de la température, mais à cause de la peur qui les étreint, voici qu’apparaissent dans le box… ». A. Bataille, Causes criminelles et mondaines, Paris, E. Dentu, 1880, p. 167, Cour d’assises de la Loire-Inférieure.

[35] M. Talmeyr, Sur le Banc, Paris, Léon Genonceau, 1890, p. 285-294.

[36] L. Werth, Cour d’assises, Paris, Les éditions Rieder, 1932, p. 296.

[37] G. Claretie, Drames et comédies judiciaires, Paris-Nancy, Berger-Levrault, 1911, p. 388-389.

[38] G. London, Les Grands procès de l’année 1931, Paris, Les éditions de France, 1932, p. 128.

[39] G. London, Les Grands procès de l’année 1939, Paris, Les éditions de France, 1940, p. 65.

[40] G. London, Les Grands procès de l’année 1936, p. 7.

[41] A. Bataille, Causes criminelles et mondaines de 1897, Paris, E. Dentu, 1898, p. 239.

[42] L. Werth, Cour d’assises, Paris, Les éditions Rieder, 1932, p. 285-292.

[43] Voir par exemple H. Claude, Psychiatrie médico-légale, Paris, G. Doin, 1932.

[44] Voir plus particulièrement J. Desprez, Du rôle du jury dans l’application de la peine, thèse de doctorat, Droit, Paris, E. Sagot, 1924. P. Mimin, « Le concours du jury à la détermination de la peine », Revue pénitentiaire et de droit pénal. Bulletin de la Société générale des prisons, 56/4-9, avril-septembre 1932, p. 326-386. A.-M. Manche, Le rôle du jury dans l’application de la peine, thèse de doctorat, Droit, Caen, Paris, L. Rodstein, 1934.

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